SOUVENIRS DU CROISEUR MONTCALM - Yves SCHMITT (Suite)  posté le mardi 12 mai 2009 10:56

14 Juillet 1954, le Montcalm était au mouillage à Tourane, sa présence étant certainement destinée à montrer que nous étions encore là en force. L'état-major avait organisé une grande revue militaire dans la ville. Un détachement du Montcalm devait y participer et deux radios (mon ami Gros et moi-même) avaient été désignés pour en faire partie.
L'appel était prévu pour 8 heures, mais comme j'avais été de quart de minuit à six heures, je devais normalement pouvoir rester dans mon hamac jusqu'à huit heures. Je n'étais donc pas présent à l'appel. On m'a fait appeler par haut-parleur et je me suis présenté en short pour m'expliquer, en espérant que le détachement allait partir sans moi. Pas de chance, je reçus l'ordre de me dépêcher, ce que je fis sans trop de précipitation.
A notre arrivée à Tourane, des milliers de militaires, de toutes armes, en uniformes de cérémonie, étaient alignés de chaque côté de la grande avenue. Nous sommes restés près de deux heures en plein soleil, en attendant le début de la revue. Certains participants se trouvèrent mal en raison de la chaleur.
Enfin, la revue commence : Repas ! Garde à vous ! Arme sur l'épaule ...droite ! .. etc ... Pour nous, radios qui n'avions pas fait de maniement d'armes depuis pas mal de temps, nos mouvements étaient loin d'être parfaits, ce qui avait le don d'énerver l'enseigne de vaisseau et le gradé fusilier-marin (sako) qui nous commandaient.
Pendant la remise des décorations, alors que nous étions l'arme au pied et que régnait un silence respectueux, nous entendons un bruit, mais un bruit ! ...Tac, tac, tac. C'était Gros qui venait de laisser tomber son fusil sur un rail qui se trouvait malencontreusement là. Toutes les têtes se sont tournées vers nous, et nous pouvions entendre les rires et quolibets, en sourdine bien sûr : "C'est le radio, c'est le radio". Et Gros, au lieu de se faire tout petit, s'évertuait, par de grands gestes, à faire comprendre qu'il en avait marre ...
Lorsque nous avons rejoint notre bord, l'officier en service à la coupée a donné l'ordre de nous prendre, à tous les deux, notre carte de permissionnaire (nécessaire pour descendre à terre) afin de nous punir. Mais à ce moment-là, le commandant est venu nous voir en nous disant : "Bravo les gars, vous avez bien défilé, vous avez bien mérité la double" (la double étant une récompense qui nous accorde un quart de pinard en plus ou un dessert). Le sako demanda ce qu'il fallait faire et le pacha lui conseilla de "laisser tomber".
                                                                A suivre
Signé : Yves SCHMITT

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SOUVENIRS DU CROISEUR MONTCALM - Yves SCHMITT (Suite)  posté le jeudi 07 mai 2009 15:56

Ce choix du croiseur Montcalm avait été fait au hasard mais je dois dire que je n'ai jamais regretté. Il était magnifique, ce croiseur, et c'était celui qui, à l'époque, voyageait le plus si l'on excepte la Jeanne d'Arc qui faisait régulièrement le tour du monde avec les élèves officiers.

Nous avons eu droit à neuf jours de permission, mais en raison (et grâce) aux grandes grèves d'août 1953, nous en avons eu en fait vingt-deux. Chaque matin, j'allais pointer à la caserne à Thierville (je suis originaire de l'est de la France) et je passais le reste de mes journées à la plage au bord de la Meuse. Au terme de ces vacances imprévues, j'ai été embarqué dans un camion à destination de Metz (Base Aérienne 901) où j'ai passé une nuit dans l'herbe tellement la foule de militaires était dense. Puis ce camion m'a conduit à Dijon où j'ai été embarqué dans le premier train plus que bondé. Toute une nuit à essayer de dormir dans le couloir du wagon, sur mon sac, pour, en arrivant à Toulon, apprendre que le Montcalm avait appareillé pour la Grèce afin de porter des secours aux sinistrés d'un grave tremblement de terre. J'ai donc passé la nuit à la compagnie de garde et, le matin, un marin m'a informé que mon bateau rentrait au port. Je me suis donc hâté de rejoindre son bord.

A partir de mon embarquement, j'ai vécu ce qu'ont vécu tous les membres de l'équipage, les exercices en mer, les escales, le voyage aller et retour pour l'Extrême-Orient et la campagne d'Indochine, en fait tout ce que mon ami, Michel Werner, vous a si bien raconté dans les articles précédents. Il a toutefois eu la gentillesse de me laisser quelques anecdotes à vous narrer.

Le 20 novembre 1953, le Montcalm était en exercices de lutte anti-aérienne avec le porte-avions La Fayette dont les avions effectuaient des simulacres d'attaques en piqué contre le bateau. Ces avions (des SB2C) volaient pratiquement au ras des flots, tellement bas que le déplacement d'air de leurs hélices faisait des remous dans l'eau. Et au dernier moment, avant de toucher le navire, ils effectuaient une ressource et un virage sur l'aile pour reprendre de l'altitude. Je prenais des photos du haut de la couronne de veille lorsque j'ai vu l'un d'eux qui, ayant manqué sa ressource, passait tout près en faisant un bruit énorme et s'abimait dans la mer. Après ce bruit assourdissant, un silence tout aussi assourdissant. En levant les yeux, j'ai vu voler des morceaux de l'avion, l'un des moteurs passer au-dessus du bateau et quelques flammes s'élever à bord, aussitôt éteintes par une vague. On a supposé que le pilote, au lieu de cabrer son appareil, a effectué un virage trop bas et que l'une des ailes a touché la mer. L'avion s'est écrasé tout près de notre tribord arrière, blessant d'ailleurs légèrement plusieurs canonniers des 40 bofors. Il y avait deux aviateurs à bord du SB2C. Nous avons mis des embarcations à l'eau pour tenter de les retrouver, mais elles n'ont pu recueillir que quelques débris de l'avion flottant à la surface. Puis l'équipage a été mis aux postes de bande pour rendre les honneurs pendant que retentissait la sonnerie aux morts. Ceci se passait peu avant midi, je dois dire que nous n'avons pas déjeuné de bon appétit. 
                                                             A suivre
Signé : Yves SCHMITT

 

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LES SOUVENIRS D'UN AUTRE ANCIEN DU CROISEUR MONTCALM - Yves SCHMITT  posté le mercredi 15 avril 2009 21:20

Nous changeons d'ancien mais il s'agit toujours des souvenirs du Croiseur Montcalm. Yves SCHMITT était sur le bateau en même temps que Michel Werner, il a donc vécu les mêmes choses. Bien sûr, ce ne sont pas les évènements déjà racontés par Michel qu'il va évoquer, mais il va les compléter par des anecdotes qui n'ont pas encore figuré dans les récits précédents.

J'avais 17 ans, je n'avais plus envie de continuer mes études, je rêvais d'une vie plus trépidante. Comme la majorité des jeunes de mon époque, nous ne connaissions  la mer et les pays lointains que par des livres d'images et quelques films en noir et blanc. Il y avait un livre qui m'avait particulièrement marqué, ainsi qu'un film, c'était "Pêcheurs d'Islande". Peut être également un peu d'atavisme car mon père me racontait que mon grand-père avait participé à la conquête du Tonkin dans les années 1880 dans l'Artillerie de Marine. Aussi, lorsque j'ai vu dans le journal que la Marine cherchait des engagés, en particulier pour la spécialité de radio, sans rien dire à mes parents, j'ai écrit et, ayant eu une réponse favorable, c'est là que je les ai mis au courant. Ils n'ont pas fait de difficultés. Je me suis donc engagé avec l'un de mes bons camarades qui avait décidé de me suivre.

L'engagement a été signé à la caserne Thiry de Nancy, et nous avons donc pris la direction du Centre de Formation Maritime (le C.F.M.) d'Hourtin en Gironde. Puis au terme des deux mois où nous avons fait l'apprentissage de la vie de marin ... à terre, et de soldat, nous avons eu la joie, mon camarade et moi, d'apprendre que nous étions admis à l'Ecoles des Radios des Bormettes (Var). Première promotion 1953.

Là, quel changement ! Au lieu de la rigueur des températures que nous avions subies dans les Landes, nous allions vivre quelques mois au milieu des mimosas, avec les îles d'Hyères comme horizon. Après 6 mois dans ce paradis terrestre, pour clore notre formation, nous avons fait une "croisière sur le cuirassé Richelieu. C'était la première fois que nous naviguions, quel bonheur !

C'est à la sortie du cours de l'Ecole des Radios que, toujours accompagné de mon copain, nous avons choisi notre embarquement. En fait, nous avons opté pour le même bateau afin de rester ensemble, et ce bateau, ce fut le croiseur Montcalm.
                                                                         (A suivre)
Signé : Yves SCHMITT

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LE MONTCALM RENTRE EN FRANCE (FIN des souvenirs de Michel WERNER)  posté le samedi 28 mars 2009 09:53

Le départ de Saïgon (maintenant Ho Chi Minh Ville) se fait d'une manière plus discrète que notre arrivée !
Un dernier regard en direction du Cap Saint-Jacques qui marque l'entrée de la rivière maintes fois remontée, et nous quittons définitivement ce merveilleux pays, la tête pleine de souvenirs glanés ici et là au cours de notre séjour, mais aussi avec plus de maturité que cette expérience nous transmet.
Adieux donc la baie d'Along aux mille rochers, adieu le palais royal de Hué et le temple d'Angkor au Cambodge, adieu tout simplement à la luxuriance des paysages et à la gentillesse des habitants (à l'époque, je n'imaginais pas, et eux non plus, les années de guerre à venir et les souffrances qui seraient leur quotidien pendant 20 longues années ... mais cela, c'est encore une autre histoire).
D'autres sites exceptionnels nous attendent, car le retour en métropole est moins précipité que l'aller et de nombreuses escales sont prévues.
D'abord Singapour, encore très "british" à l'époque : visite de la ville et de ses vieux quartiers chinois très typiques qui vont bientôt être remplacés par d'immenses gratte-ciels qui commencent à s'élever ça et là ... les mètres carrés de ce bout d'île devant être exploités au maximum.
En suite, c'est Rangoon, capitale de la Birmanie, avec la visite du sanctuaire sacré dominé par l'étincelante pagode Shwedagon, couverte d'or et de pierres précieuses... Encore quelques tours d'hélices, et voilà le Ceylan (maintenant Sri Lanka) à Colombo : là aussi, l'Union Jack a laissé son empreinte ... On se contentera d'une courte visite et d'une excursion au jardin botanique Kandy, merveille de végétation exubérante ...
La deuxième partie de l'océan Indien nous tend les bras, mais cette fois, ce dernier se montre bien plus conciliant par rapport à l'effroyable tempête que nous avions endurée à l'aller ... mais, on se calme, on n'est pas encore arrivés !
Nous voilà en mer Rouge et plus précisément en Erythrée où nous accostons à Massaouah. La température y est toujours éprouvante et une excursion nous est proposée (en camions militaires débâchés) vers les hauts plateaux, par une route de montagne sinueuse, pour la visite de la ville d'Asmara où l'on retrouve un climat acceptable.
Paysage à nouveau du Canal de Suez et un salut à la statue de Ferdinand de Lesseps (qui sera bientôt dynamitée par les Egyptiens lors de l'affaire de la souveraineté du Canal, campagne Israëlo-britannico-française, mais cela, c'est aussi une autre histoire) ... et on ne fait que passer.
Dernière escale au Liban, à Beyrouth : une merveilleuse ville au passé prestigieux, tant au point de vue historique que commercial. Les amoureux des vieilles pierres (dont je suis) vont faire un tour dans la campagne proche pour admirer le magnifique temple de Baalbeck. Et pour terminer cette escale en beauté, une réception pour tout l'équuipage du Montcalm nous est proposée dans les jardins de l'Ambassade de France, atmosphère conviviale parmi les personnalités civiles, politiques et militaires de la ville ... Buffets bien garnis, boissons à discrétion ... que demander de plus pour des marins ?

Enfin, direction Toulon avec une seule idée en tête : les PERMISSIONS ... revoir la France, le pays natal, et la famille après cette longue absence. Quel bonheur, ces retrouvailles !
                                                                    FIN
Signé : Michel WERNER, Quartier-Maître électricien

 

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MISSIONS HUMANITAIRES A BORD DU MONTCALM (Suite des souvenirs de Michel WERNER)  posté le samedi 28 mars 2009 09:04

Quels endroits merveilleux ai-je pu découvrir en étant sur place : la baie d'Along ... quel paysage fantastique ! Maintenant, avec les documentaires de la télévision, et la démocratisation des voyages, beaucoup de personnes ont pu découvrir ce site. Mais il y a 50 ans, peu de gens en connaissaient l'existence et, à plus forte raison, la beauté. Le Montcalm ne pouvant slalomer entre cette forêt d'îlots rocheux, un arrangement fut conclu avec le commandant d'un semi-submersible qui était sur les lieux, afin de nous faire visiter plus amplement ce paysage unique : entre autres le Chandelier, la grotte de la Surprise et, par respect pour nos morts, le Cimetière des marins ...
Une autre fois, l'armée de l'air, moyennant une participation de quelques piastres, mit à notre disposition un avion Nord-Atlas pour une excursion au temple d'Angkor, via Pnom-Pen. Là aussi, un site exceptionnel de la période Khmer ... qui m'a encouragé à venir le revoir récemment.
Tout ceci était bien beau ... c'était la cerise sur le gâteau, mais la vie de marin avait quand même des exigences incontournables :la routine des quarts au gyrocompas, à la barre électrique ou aux machines, sans compter les exercices de sécurité impromptus et la maintenance du matériel propre à notre spécialité d'électricien.
L'état de guerre et l'éloignement familial commençaient à peser sur nos épaules de jeunes hommes de 18 ans ...

Le croiseur Montcalm a toujours été présent pour des missions humanitaires : le côté saint-Bernard lui va bien ! (On se rappelle l'opération d'évacuation de Namsos en 1940, le tremblement de terre en Grèce en 1953, où il porta secours à la population civile sinistrée, etc ...) et maintenant le rapatriement des habitants du Nord Tonkin, ceux qui fuient le régime communiste Viet-Minh.
Les LSM (Landing Ship Medium) accostent le long des flancs du croiseur mouillé à quelques encablures des derniers îlots de la baie d'Along, et l'équipage disponible assiste à l'embarquement de ces réfugiés déstabilisés, anxieux, angoissés en ce qui concerne leur avenir, emportant avec eux ce qui leur semble le plus utile, le plus indispensable à leur vie future. En définitive, pas grand'chose ! ... A l'occasion d'un embarquement, j'ai même vu, portée par un désespéré, une énorme croix de bois provenant sans doute d'une lointaine chapelle chrétienne, tel un Christ durant la Passion ... Tous ces gens, en majorité des chrétiens, regardent avec une faible lueur d'espoir ce grand navire de guerre qui les domine et qui doit les emmener vers un nouveau destin, bien incertain.
Le Montcalm n'est pas prévu pour ce genre de tâche. Heureusement, il bénéficie d'une grande plage arrière et d'un poste (le n° 10) à l'extrémité du bateau, normalement occupé par le corps des musiciens lorsque l'amiral est à bord, et qui leur est présentement assigné. De toute façon, durant ces transferts, ils sont toujours en surnombre par rapport au nombre de places disponibles, car le reste du navire leur est interdit afin qu'il n'y ait pas de gêne ni d'interférences avec les tâches de l'équipage.
Chaque mètre carré à l'abri du vent est  exploité : derrière la tourelle des 152, dans les barbettes des canons Bofort, dans les coffres à usages multiples situés sur le pont, etc ... Les charpentiers ont construit, avec des bastings et des bâches, quatre W.C. à l'aplomb de la poupe. Hommes, femmes et enfants sont emportés dans cet exil douloureux, et il y aura deux naissances à bord durant les trois rotations que le Montcalm a effectuées. Le croiseur n'est pas le seul à accomplir cette mission et de nombreux navires de guerre y participent, entre autres les porte-avions Arromanches et Bois-Belleau, le LSD La Foudre, etc ... ainsi que des navires états-uniens : opération "passage to Freedom".
Cette évacuation de populations du Nord vers le Sud, fuyant les menaces communistes du Tonkin, nous amène à réfléchir, car elle nous démontre que toutes les guerres ont des conséquences dramatiques sur les civils : déstabilisation, souffrances, mort, misère, exode ...

Depuis les accords de Genève instaurant le partage du pays de part et d'autre du 17ème parallèle, nous nous sentons inutiles en Indochine. De septembre 1951 à Mai 1955, soit près de 9 mois, on assure uniquement la surveillance et le contrôle des côtes de l'Annam jusqu'au large du Tonkin (Iles Norway et Paracels).
Ensuite, les unités navales retournent en métropole ou dans les Dom-Tom : rapatriement des flottilles embarquées et/ou carénage dans les arsenaux disponibles ...
En parallèle, sur la rivière de Saïgon, on remarque la présence de bâtiments américains, de plus en plus nombreux, bien qu'ils se montrent très discrets : l'allure de navires de servitude genre cargos ... mais bardés d'antennes radar et radio, en plus de deux hélicoptères embarqués. Ils préparent la relève ... Ce sera leur guerre du Viet-Nam ! ...
                                                                       (A suivre)
Signé : Michel WERNER

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